De la vertu des listes et des séries

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

Tout petit déjà j’étais fasciné par les listes. J’aimais ces accumulations de noms qui posaient le défi de retenir les 4 fleuves de France (pour commencer facilement), puis les 12 dieux et déesses de l’Olympe, dans les Panthéons grecs et latins bien sûr. Ensuite, selon notre humeur et nos passions s’ajoutaient la liste des ponts de Paris, celle des 5 artistes ayant gagné l’Eurovision pour la France, les 7 Merveilles du monde antique ou les noms des 26 maréchaux de Napoléon 1er.

Des listes, des séries…
Les listes et les séries emplissent notre environnement. Depuis le début des temps, notre Univers est rempli de listes, avec en premier lieu, le tableau périodique des éléments de Dimitri Mendeleïev, qui représente tous les éléments chimiques par numéro atomique croissant. Puis les 12 mois, les 4 saisons, les 7 jours… A l’échelle plus humaine, nous créons nos propres séries dont le champion toutes catégories est sans doute Claude Monet, chef de file des Impressionnistes, qui a inauguré la peinture de séries : les meules de foin (25 tableaux), les peupliers (23), la cathédrale de Rouen (30), la gare Saint-Lazare (12), le Parlement britannique (19) et les ponts de Waterloo (41) et de Charing Cross (37) à Londres, et enfin bien sûr les Nymphéas et le pont japonais de Giverny (250 œuvres).
Notre esprit s’est entiché de la mémorisation des listes, et rapidement différentes méthodes se sont imposées : les moyens mnémotechniques, l’imagerie mentale, le regroupement en catégories et l’indiçage.

Les moyens mnémotechniques
Très vite, on a inventé des moyens intelligents, drôles voire coquins (et je ne dirai rien des moyens mnémotechniques totalement pornographiques que nous utilisons en médecine) pour relier entre eux les mots afin de les retrouver plus facilement. Le moyen le plus utilisé est celui des initiales ou de la première syllabe des mots de la liste. Par exemple, pour retenir l’ordre des planètes du Système solaire : Mercure, Vénus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune, on utilise différentes phrases telle que : « Ma Vieille Tante Marie a Jeté Samedi Un Navet. », l’initiale de chaque mot correspondant à celle de chacune des planètes. Et si Pluton, qui en a été exclu, vous manque, essayez : « Mon Vaisseau Te Mènera Jeudi Sur Une Nouvelle Planète. »

L’imagerie mentale
Pour mémoriser une petite liste, on peut imaginer une scène visuelle ou une histoire qui contiennent les mots. Par exemple, s’il faut retenir les mots « spectacle, ourson et chapeau », on peut se représenter visuellement un spectacle au cours duquel un ourson jongle avec son chapeau. D’autres personnes préfèreront inventer une phrase telle que « lors du spectacle, l’ourson soulève son chapeau. »

Le regroupement en catégories
En 1991, le Pr Alain Lieury avait mené une expérience chez des collégiens de 5ème répartis en trois groupes : le 1er groupe devait apprendre une liste de 24 mots d’une seule catégorie (par exemple, 24 noms de fleurs), le 2e groupe devait mémoriser 24 mots en 4 catégories de 6 mots (6 noms de fleurs, 6 noms de fruits, 6 noms d’oiseaux, 6 noms de vêtements), et le 3e groupe avait à retenir 24 mots de 24 catégories différentes (1 nom de fleur, 1 nom de fruit, 1 nom d’oiseau…). C’est le 2e groupe (4 catégories de 6 mots) qui fut le plus efficace puisque les collégiens retinrent 16 mots contre 10 mots pour le 1er groupe (24 mots d’une seule catégorie) et 9 mots pour le 3e groupe (24 mots de 24 catégories). Le fait que les 24 mots soient regroupables en un nombre optimal de catégories (ni trop, ni trop peu) facilite leur mémorisation.
Au quotidien, quitte à apprendre une liste de commissions, autant déjà les regrouper selon leurs catégories, et pour peaufiner le tout, organiser la liste des catégories selon l’ordre où on les trouve dans le magasin : les fruits, les légumes, les produits d’entretien, les boissons… Personnellement, je préfère les noter sur une feuille de papier !

L’indiçage
Lors d’un bilan cognitif, pour tester la mémoire verbale, les neuropsychologues font apprendre, soit des histoires, composées d’un nombre important de mots réunis par une logique scénaristique, soit des listes de mots sans aucun lien entre eux. Pour faciliter la mémorisation de ces mots, on souligne que chaque mot appartient à une catégorie sémantique spécifique : par exemple, s’il faut apprendre le mot « cerise », on insiste sur le fait qu’il s’agit d’un « fruit ». Si, lors du rappel de la liste de mots, la personne oublie le mot « cerise », la psychologue lui dit que le mot manquant était un « fruit », ce qui habituellement lui permet de retrouver « cerise ». Cette facilitation de la récupération des mots par leur indice est la marque des personnes normales, mêmes très âgées, alors que cette facilitation disparaît lors du syndrome amnésique de la maladie d’Alzheimer.

Les stratégies ne sont pas instantanées
Chez l’enfant, la maîtrise des stratégies de mémorisation se fait progressivement, en grande partie grâce à l’apparition de la méta-mémoire, c’est-à-dire de la capacité à comprendre sa propre mémoire, mais il faut déjà découvrir qu’il possède une « mémoire ». En effet, jusqu’à 5-7 ans, l’enfant est convaincu qu’il n’oublie rien, et c’est entre 7 et 12 ans qu’il découvre la faillibilité de sa mémoire, ce qui lui permet d’acquérir des stratégies conscientes. Tout d’abord, la lecture à voix haute, l’autorépétition, et la révision des informations à apprendre. L’enfant utilise ensuite des stratégies plus élaborées d’organisation hiérarchisée, d’imagerie mentale visuelle (imaginer une action entre 2 objets) ou de regroupement. Avec l’âge, ces stratégies deviennent plus efficaces, ainsi pour apprendre 24 images, le regroupement en catégories est utilisé par 10% des enfants de 7 ans mais 60% de ceux de 10 ans.

Pour en savoir plus :
Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).