Du rappel de la mémoire collective à la stimulation de la mémoire individuelle

Comment les traces de nos souvenirs individuels sont-elles impactées par la mémoire collective d’un événement ? L’équipe “Matrice Memory” (1), sous la direction de l’historien Denis Peschanski, s’est posé la question et a décidé de mettre au point des outils pour mieux comprendre l’articulation entre mémoire individuelle et mémoire sociale.

Prenons comme exemple, le souvenir des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Ces événements se sont inscrits dans notre mémoire individuelle et dans la mémoire collective de manière différente selon la distance que nous avons pris et de la proximité par laquelle nous les avons vécus , si un de nos proches, relations, ou même tous souvenirs que nous pourrions avoir qui nous rappelle un événement traumatique similaire.

 

Qu’est ce qui relie et différencie la mémoire collective de la mémoire individuelle ?

Selon Eustache (2) , la mémoire collective est un terme générique qui concerne un groupe d’individus. Cette mémoire collective recouvre :

  • – 1 – une mémoire partagée entre deux ou plusieurs personnes appartenant à un même groupe d’amis, de collègues, d’habitants d’un même immeuble, quartier, village qui discutent et interagissant, et
  • – 2 – une mémoire culturelle véhiculée par les médias, les réseaux sociaux ou internet qui peut influencer fortement les individus aussi bien dans leurs représentations et leurs analyses d’événements sociaux que dans celles d’événements personnels.

La mémoire individuelle fait référence à la mémoire épisodique et autobiographique. La mémoire épisodique renvoie à la capacité de se souvenir des événements spécifiques que l’on a personnellement vécus dans un contexte spatial et temporel particulier. Quant à la mémoire autobiographique, c’est plus un ensemble de connaissances que nous avons à la fois des souvenirs épisodiques (une rencontre, un voyage, un accident, etc.) que les apprentissages et les connaissances personnelles que nous avons acquis (3).

La récente publication des résultats d’une étude menée par l’équipe Matrice Memory (4) montre que nos souvenirs seraient modelés par la mémoire collective de notre communauté. Le design expérimental de cette étude repose sur une évaluation des représentations de la mémoire collective et de la mémoire individuelle concernant la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, ces chercheurs ont tout d’abord procédé à une analyse de la couverture médiatique faite sur cette période de guerre par des reportages diffusés entre 1980 et 2010 et conservés aux archives de l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Ce travail a permis de relever les représentations communes associées à cette période et d’identifier des groupes de mots utilisés régulièrement pour parler des thèmes associés à la mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale. Puis, 24 adultes volontaires, âgés de 22 à 39 ans et ayant grandi durant la période de diffusion des reportages analysés, ont été invités à visiter le Mémorial de Caen en Normandie, musée consacré à l’histoire du XXème siècle. Ces adultes ont pu y regarder des photos (armées, sabotage, maquis, bombardements, etc.) et lire les légendes qui y sont associées au sein de six parcours fléchés équilibrés afin que les trajets ne se déroulent pas dans le même ordre pour tous les participants. Les légendes sous les photos étaient en accord avec le corpus de représentations communes relevées dans les reportages audiovisuels. Le lendemain, l’activité cérébrale de ces adultes a été enregistrée en utilisant l’IRMf (imagerie fonctionnelle) en leur demandant de se rappeler des images observées la veille, soit avec des légendes en accord avec ces images (phrases cibles) ou soit avec des légendes qui décrivaient des événements réels et des images existantes similaires à celles exposées au Mémorial (phrases distracteurs). Ainsi, les phrases « cibles » permettent de contrôler la mémoire des éléments épisodiques contextuels (emplacement spatial des images et déroulement temporel de la visite) et les significations linguistiques spécifiques au domaine de la Seconde Guerre mondiale. Alors que « les phrases distracteurs » font plus appel à des informations issues de la mémoire collective, des connaissances apprises comme celles qu’une personne peut acquérir, à la suite d’un reportage sur un sujet qu’elle n’a pas personnellement vécu.

Les résultats de l’analyse IRMf montrent des paternes d’activité cérébrale similaires chez les participants lorsque les légendes des photos correspondaient aux représentations collectives. Ils confirment ainsi que la mémoire collective à travers des outils sociaux façonne la mémoire individuelle, pouvant même amener à déformer des souvenirs individuels. Cette convergence de la mémoire collective entre les individus joue un rôle de cohérence et d’identité entre les personnes, et faciliterait ainsi les interactions sociales.
De plus, les données de cette étude démontrent que des informations collectivement significatives dans les médias pourraient constituer « un échafaudage préexistant pour la construction de souvenirs individuels » (5).

Par Gilles Leloup
Orthophoniste et Docteur en Sciences du Langage
Chargé de cours à Paris VII et Nice-Sophia Antipolis
Hôpital – Fondation Lenval, Laboratoie CoBteK EA7276 – Nice


Références

1. http://www.matricememory.fr/
2. Eustache F. et al. (2017). Ma mémoire et les autres. Editions : Le Pommier.
3. Pour une revue sur l’évaluation de ces mémoires : Van der Linden M. (2014). L’évaluation de la mémoire épisodique, autobiographique et prospective. In Seron & M. Van der Linden (Eds).Traité de Neuropsychologie clinique de l’adulte, Tome 1-Revalidation, 221-248.
4. Gagnepain P, Vallée T, Heiden S, Decorde M, Gauvain JL, Laurent A, Klein-Peschanski C, Viader F, Peschanski D, Eustache F. (2020). Collective memory shapes the organization of individual memories in the medial prefrontal cortex. Nat Hum Behav. 2020 Feb;4(2):189-200. / Research Gate/
5. Gagnepain et al. (2020)