Les mémoires exceptionnelles (partie 1) : les champions.

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

La mémoire intéresse tout le monde, les oublis inquiètent et les grandes mémoires font fantasmer. Mon propos d’aujourd’hui initie une série de billets consacrés aux mémoires exceptionnelles, d’individus célèbres ou non, mais dont les extraordinaires mémoires impressionnèrent leur entourage ou leurs contemporains.

 

Ceux qui apprennent facilement : les hypermnésiques

Le terme d’hypermnésie qualifie deux situations dont la plus courante est l’hyperthymésie. Rarissime, je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois, chez une patiente qui, paradoxalement, en souffrait beaucoup. L’hyperthymésie consiste en un emballement pathologique de la mémoire épisodique (la mémoire des souvenirs personnels) : les souvenirs autobiographiques sont exceptionnellement bien mémorisés (emploi du temps d’un jour précis, menus, conversations, décoration d’une pièce, disposition des livres sur une étagère…) et, surtout, ces personnes ont un accès exceptionnel à leurs souvenirs. Elles se plaignent de ne pouvoir oublier aucun de leurs souvenirs, en outre, elles pensent trop à leur passé qui en devient envahissant : c’est en cela que l’hyperthymésie est considérée comme pathologique, car les personnes souffrent de cette invasion de souvenirs et de détails souvent d’une grande banalité et sans aucun intérêt pratique. L’hyperthymésie les rend prisonnières de souvenirs qu’elles ne peuvent oublier.

Aucun moyen mnémotechnique particulier n’intervient, c’est une capacité « naturelle » exagérée, les souvenirs sont abondamment rappelés avec beaucoup de précisions. En revanche, les capacités de mémorisation de ces personnes ne sont pas exceptionnelles, car, quand on les teste, leurs performances d’apprentissage d’une liste de mots ou d’un texte restent dans la norme des autres personnes.

 

L’hypermnésie en psychologie cognitive

Les psychologues ont une définition plus stricte de l’hypermnésie. Pour eux, il s’agit d’une amélioration significative de la performance d’une personne lors de rappels successifs sans ré-apprentissage du matériel à mémoriser. C’est en 1913 que le psychologue anglais Philip Ballard a observé que de jeunes enfants ayant appris une poésie retrouvaient 10 % d’éléments supplémentaires entre le rappel immédiat (rappel immédiat = N) et un rappel différé 48 heures plus tard (Rappel différé = N + 10%). Habituellement, au fil du temps, même si l’oubli naturel se stabilise après quelques semaines, on a tendance à retrouver moins d’informations qu’en immédiat. Chez ces enfants, en 48 heures est ainsi survenue une consolidation additionnelle, sans aucun nouvel apprentissage, vraisemblablement grâce à la consolidation survenue lors de la première nuit de sommeil après l’apprentissage. Chez les témoins oculaires d’un crime, ce phénomène expliquerait la réminiscence ultérieure de souvenirs lors de la répétition des entretiens : les détails dont ils se souviennent augmentent au fur et à mesure des interrogatoires.

 

La méthode des lieux : un moyen mnémotechnique vieux comme l’Antiquité

Lors d’un banquet, le poète Simonide de Céos (556 – 467 avant J.-C) devait vanter les mérites de son hôte, mérites semble-t-il modestes, puisque Simonide passa plus de temps à louer les jumeaux Castor et Pollux. Le commanditaire vexé ne lui régla que la moitié de son dû, arguant qu’il n’avait qu’à demander le reste aux divins jumeaux. Lors du souper, on prévint le poète que deux jeunes hommes l’attendaient dehors mais, lorsqu’il sortit, personne ne l’attendait à la porte. Au même moment, le plafond de la salle s’écroula, et pour que les familles puissent retrouver les corps défigurés sous les décombres, Simonide se remémora l’emplacement de chacun des convives.

Cette anecdote serait à l’origine de la technique mnémotechnique des loci reposant sur la combinaison des lieux (loci) et des images mentales. Chaque lieu d’une architecture réelle ou imaginaire est rempli par un objet fortement lié à l’information à retenir, le parcours mental de ces lieux permet ensuite de retrouver les souvenirs déposés. Cette méthode a été fort prisée des orateurs antiques qui, faute de feuilles de notes, pouvaient ainsi retenir l’enchaînement des différentes parties de leurs discours.

La méthode des lieux vous permet d’apprendre une longue liste de mots (les courses par exemple) ou de chiffres (un numéro de téléphone). Elle vous démontre aussi que vous pouvez finalement obtenir beaucoup de votre mémoire avec un petit effort d’organisation et de concentration. En revanche, cette technique ne vous aidera à retrouver ni vos clés, ni le prénom de votre secrétaire. Vous ne pouvez en effet mémoriser toutes les situations de votre vie par cette méthode !

 

Les Théâtres de la mémoire

Au-delà de l’Art de la rhétorique, de nombreux érudits de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance inventèrent des Palais, des Théâtres ou des Cathédrales imaginaires destinés à faciliter la mémorisation des savoirs. En 1491, Pierre de Ravenne affirmait avoir créé plus de cent mille loci destinés à recevoir un contenu à mémoriser ; sa technique devait être efficace puisqu’il pouvait réciter l’ensemble du droit canon, deux cents discours de Cicéron et vingt-mille éléments du droit civil.

L’humaniste vénitien Giulio Camillo (1480-1544) s’inspira de cet « Art de mémoire » oratoire pour imaginer un amphithéâtre constitué de sept gradins divisés en sept sections, chacun des quarante-neuf « lieux » étant associé à un symbole mythologique ou cabalistique renvoyant à des savoirs ou des théories de l’époque. Notre roi François 1er lui alloua même de fortes sommes d’argent pour qu’il finisse une version en bois de ce Théâtre de la Mémoire dont la construction aurait débuté à Padoue. Fort heureusement, arriva l’imprimerie, et plutôt que d’imaginer de complexes moyens mnémotechniques, on externalisa notre mémoire, la diffusion des livres ne rendant plus obligatoire de mémoriser toutes les connaissances contenues dans les parchemins des monastères médiévaux.

 

Les athlètes de la mémoire

De nos jours, lors d’épreuves impressionnantes, les champions du monde de la mémoire sont capables de mémoriser très rapidement une centaine de mots, de chiffres ou de figures. Leur réussite se fait au prix d’un entrainement quotidien et de l’utilisation de méthodes mnémotechniques parmi lesquelles la méthode des lieux, mais aussi des techniques de hiérarchisation et d’analogies. En France, Sébastien Martinez est un de ces champions, il emploie couramment ces techniques et déclare maîtriser un millier de loci.

En 2017, l’équipe scientifique de Martin Dresler a observé qu’en 20 minutes des champions du Monde de la mémoire retenaient en moyenne 71 des 72 mots d’une liste à mémoriser contre 40 pour des novices n’ayant aucune expérience de stratégies de mémorisation. Certains de ces novices entraînés par la suite avec la méthode des lieux, quotidiennement pendant 6 semaines, s’amélioraient de 36 mots en moyenne (de 26 à 62 mots, + 240 %) alors que les novices non entraînés ne progressaient que de 7 mots supplémentaires. Quatre mois plus tard sans nouvel entraînement, les novices qui avaient été entraînés étaient encore 22 mots plus forts que leur premier test pré-entraînement alors que le groupe non entraîné n’avait aucun mot supplémentaire, démontrant que la technique des lieux conservait une efficacité à long terme. Dans le même travail, des IRM fonctionnelles ont montré que les champions de la mémoire possédaient une plus grande capacité à connecter ensemble différentes régions cérébrales impliquées dans l’encodage et le stockage d’informations nouvelles. De manière intéressante, le fonctionnement des réseaux de neurones des novices entraînés s’apparentait ensuite à celui des champions, proportionnellement à leur efficacité.

Attention ces champions n’ont pas d’hyperthymésie, ils ne retiennent pas tout ce qu’on leur dit, tout ce qu’ils voient ou tout ce qu’ils vivent, inutile de leur demander ce qu’ils ont déjeuné le 16 février 2017 ! Sans effort conscient de mémorisation, il leur est impossible de retenir quoi que ce soit… comme pour n’importe qui. Ce n’est pas en mettant des écouteurs pendant votre sommeil que vous apprendrez la langue de Churchill ! Inutile non plus de glisser un dictionnaire d’anglais sous votre oreiller.

 

Que faire pour avoir une meilleure mémoire ?

Puisque la technique des lieux n’est pas la panacée, que peut-on conseiller au quotidien à ceux qui veulent malgré tout « améliorer » leur mémoire ? Voici les trois conseils de base : être attentif, concentré et motivé ; enregistrer l’information en s’aidant de structures d’apprentissage ou en établissant des liens logiques ou imagés avec ce que l’on sait déjà ; et bien sûr répéter les apprentissages.

Nous raconterons dans un autre billet l’histoire incroyable de Véniamin, journaliste soviétique qui retenait… tout, combinant un profil d’hyperthymésie et un entraînement régulier de champion.

 

Pour en savoir plus
Philip Boswood Ballard (1913). Oblivescence and Reminiscence. Br J Psychol 1.
Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).
Martin Dresler et al. Mnemonic Training Reshapes Brain Networks to Support Superior Memory. Neuron. 2017; 93(5): 1227-1235.
Sébastien Martinez. Une mémoire infaillible. Éditions Premier Parallèle (2016).
Frances Yates. L’Art de la mémoire. Gallimard (1975).