Rien n’est perdu : même à 90 ans, le cerveau crée de nouveaux neurones

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

Le dogme ancien de la « fixité neuronale » a été balayé il y a quelques années par la découverte du phénomène de neurogénèse. Celle-ci correspond aux mécanismes de formation d’un neurone fonctionnel à partir d’une cellule souche neurale. Si elle est la règle lors du développement chez l’embryon et l’enfant, elle ne s’observe que dans certaines régions cérébrales de l’individu adulte, ce qui n’est déjà pas si mal.

 

Neurogénèse et plasticité cérébrale

La découverte des neurones souches, et le fait qu’ils puissent créer de nouveaux neurones fonctionnels, ont été l’une des grandes découvertes de ces dernières années. On savait depuis longtemps que l’on ne pouvait pas créer de nouveaux neurones par la division d’un neurone en deux, comme cela se fait pour toutes les autres cellules de l’organisme. Ce postulat a été martelé pendant des décennies, contribuant à expliquer l’absence de récupération clinique après des lésions neuronales. On pouvait néanmoins suspecter l’existence d’un « truc » qui permette d’une part des récupérations partielles et surtout la possibilité d’apprendre à tout âge, car après tout, même une personne de 95 ans se souvient le lendemain d’une élection qui est le nouveau président de la République !

Tout a commencé en 1998, lorsque des chercheurs ont démontré, d’abord chez le canari, puis les poissons, les insectes, les rongeurs et enfin chez les primates et l’homme, qu’on pouvait développer de nouveaux neurones fonctionnels. Des chercheurs suédois ont même modélisé que chaque hippocampe humain pouvait produire 700 nouveaux neurones par jour, soit un taux de renouvèlement d’environ 1,75 % par an. Au sein des régions cérébrales, ce phénomène varie selon les espèces, la neurogénèse du bulbe olfactif des rongeurs est de 30 000 neurones par jour alors que le renouvellement chez l’être humain est de moins de 1 % en 100 ans.

La plasticité cérébrale et la neurogénèse sont plus marquées chez le fœtus et l’enfant alors qu’à l’âge adulte la neurogénèse est limitée à certains sous-types de neurones et restreinte à deux régions cérébrales, des zones sous les ventricules cérébraux et les hippocampes qui sont au cœur des mécanismes d’apprentissage et de repérage spatial. Cette persistance d’une neurogénèse adulte s’accompagnerait en outre de la migration de ces nouveaux neurones à distance dans le cerveau. On comprend vite la nécessité de conserver à tout âge la possibilité de coder de nouvelles informations.

 

Même à 90 ans ! Et même dans la maladie d’Alzheimer ?

En 2019, la revue Nature Medicine a rapporté que les hippocampes étaient encore capables de fabriquer de nouveaux neurones jusqu’à 90 ans. L’analyse par une équipe espagnole du tissu cérébral de 13 personnes décédées de 43 à 87 ans, ne souffrant d’aucun trouble cognitif avant leur décès, a révélé qu’entre 40 et 70 ans, le nombre de nouveaux neurones était passé de 40 000 à 30 000 par millimètre cube (- 25 %).

La même étude indique que chez des personnes atteintes de maladie d’Alzheimer, on retrouvait la formation de nouveaux neurones dans les hippocampes, mais avec une production moins marquée que dans les cerveaux sains. C’est ainsi qu’aux premiers stades de la maladie, on observait 25 à 50 % de nouveaux neurones en moins par rapport aux individus en bonne santé, et ce quel que soit leur âge.

 

Trois conclusions fascinantes :

(1) Même si leur nombre diminue avec l’avancée en âge (25% sur 30 ans), il persiste encore des capacités non négligeables à produire de nouveaux neurones, et ce même chez des personnes saines de 90 ans ;

(2) Chez les patients Alzheimer, à âge égal, le nombre de nouveaux neurones est toujours inférieur à celui détecté chez les sujets sains, suggérant que les lésions de la maladie ralentissent la production hippocampique de nouvelles cellules neuronales. Ainsi, les hippocampes des patients Alzheimer compenseraient moins la perte neuronale liée à la maladie ;

(3) La persistance de nouveaux neurones chez les patients Alzheimer démontre que la neurogénèse n’est pas abolie dans cette maladie et qu’elle pourrait être éventuellement amplifiée par différentes interventions telles que de l’exercice physique ou des loisirs cognitivement stimulants.

On ne risque donc rien, à tout âge et même avec une maladie d’Alzheimer, de mettre en pratique une stimulation régulière et variée de nos fonctions cognitives. En outre, on peut espérer, même si on en est encore très loin, que des substances biologiques puissent un jour renforcer la fabrication de ces nouveaux neurones. Je dis « substances » car il m’est impossible de déterminer de quoi il s’agirait exactement. Si la coupe que nous remplirions à la Fontaine de Jouvence est encore loin de nos lèvres, nous sommes peut-être en train de comprendre comment la fabriquer.

 

Pour en savoir plus
Bernard Croisile. Alzheimer : que savoir, que craindre, qu’espérer ? Éditions Odile Jacob (2014).
Moreno-Jiménez EP, Flor-García M, Terreros-Roncal J, Rábano A, Cafini F, Pallas-Bazarra N, Ávila J, Llorens-Martín M. Adult hippocampal neurogenesis is abundant in neurologically healthy subjects and drops sharply in patients with Alzheimer’s disease. Nat Med. 2019 Apr ;25(4): 554-560